Maternage, portage, adoption : le témoignage d'Agnès
Agnès et Alexandre, 8 mois.
Parce qu'il y a des rencontres qui bouleversent nos conceptions de la vie et de la maternité, qui nous confortent dans la voie dans laquelle on chemine, et qui font qu'on est heureux d'exercer son métier de par la richesse des échanges qu'on y trouve... Aujourd'hui j'ai envie de partager avec vous l'histoire d'Agnès, jeune maman d'Alexandre, 8 mois.
Agnès m'a contactée alors que son fils avait 4 mois, pour participer à un atelier portage. Jusque là rien d'inhabituel me direz-vous... Un atelier portage comme j'en donne toutes les semaines... Mais non. Alexandre a été adopté, il venait tout juste de rejoindre leur famille une dizaine de jours plus tôt. Nous nous sommes rencontrés à plusieurs reprises, la problématique du portage n'étant en fait que la face émergée de l'iceberg, car avec Alexandre tout était à faire... Rétablir la confiance chez l'enfant, établir totalement ce lien qui n'avait pas pu être créé ni lors de la grossesse, ni lors des premières semaines de vie, établir la confiance chez un parent dans des conditions où sans cesse sont remises en cause ses capacité à s'occuper de l'enfant qui lui a été confié...
Nous avons porté, un peu, mais nous avons surtout échangé, beaucoup, sur l'adoption aujourd'hui en France et les difficultés rencontrées par les parents adoptants dans leur parcours puis au quotidien.
Nous avons utilisé le portage comme outil pour faciliter l'établissement du lien entre Alexandre et ses parents, grâce au contact. Nous avons du faire face à plusieurs problèmes, directement reliés aux particularités de l'adoption. Lors de notre première rencontre Alexandre refusait en partie le contact avec sa maman, et se détournait dès lors qu'il était trop contenu, il a fallu 'ruser' un peu en utilisant un sling passé en corde sous ses genoux, puis remonté très progressivement dans son dos. Par la suite, l'obstacle principal a été le poids d'Alexandre : lorsqu'une maman porte son enfant dès la naissance de celui-ci, elle s'habitue progressivement à la prise de poids de ce dernier et se muscle en même temps. Ici Alexandre faisait déjà prêt de 7kg lorsqu'il a intégré sa famille et le portage se révélait très rapidement inconfortable... Le portage dorsal n'a pas été trop envisagé afin de favoriser les regards et le lien, ce qui n'a pas aidé non plus à résoudre la problématique du poids. Au final le portage a été principalement réalisé dans les bras, les prochains échanges seront l'occasion de ré-aborder la question différemment.
Agnès a eu la gentillesse de bien vouloir me donner son retour d'expérience sur la question, que je vous livre ici tel qu'elle me l'a écrit. Et j'en profite au passage pour la remercier, pour la confiance qu'elle m'a accordée, pour m'avoir permis de participer à cette étape si délicate qu'est la construction d'un lien avec son enfant, et pour la richesse des échanges que nous avons eu et aurons encore dans l'avenir.
Comment aborder la question du maternage dans le cadre d’une adoption ? quelle place pour le portage ?
Après un long parcours médical puis une longue démarche administrative, mon mari et moi avons eu la joie d’adopter un bébé de 3 mois et demi, né en France, Alexandre. Notre bout’chou, arrivé à la maison le 1er avril dernier, a 8 sept mois maintenant. Quand je dis adopté, je parle vite car bien qu’ayant déjà notre bonhomme à la maison, il ne sera officiellement sur notre livret de famille que dans une bonne année, le temps que les services sociaux évaluent son adaptation chez nous, l’adoption réciproque et que le tribunal rendent le jugement d’adoption plénière.
Nous nous sommes retrouvés dans la situation suivante : comment aborder le maternage d’un enfant non biologique, attendu pendant 10ans, qui n’est pas encore juridiquement le notre, et alors même que tout ce qui touche au maternage a été le plus douloureux et le moins abordé finalement dans toute la phase de préparation à l’adoption. En ajoutant en élément de contexte que nous avons été informés de l’aboutissement de la démarche 15 jours avant de serrer Alexandre dans nos bras, donc un délai très court pour enfiler nos habits de jeunes parents.
Comment s’intéresser au maternage, comment observer et apprendre de ses amies, ses sœurs, ses proches, donnant la vie si facilement alors qu’on est soi-même incapable de créer même un petit bout de vie ? Comment envisager ce prolongement naturel ?
La question est vite mise de coté car trop douloureuse et après le temps médical vient celui de la réappropriation de soi, des retrouvailles avec son conjoint, des interrogations : stopper toute démarche et se plier aux lois de la nature (se réaliser ailleurs et autrement ?) ou tenter l’ultime démarche, celle de l’adoption. Nous avons fait ce choix là, cela nous a fait du bien dans un premier temps de se retrouver acteur et d’avoir l’impression de remaîtriser enfin les choses. Nous avons franchi les différentes étapes plutôt facilement (agrément, dossiers vers l’étranger, inscription sur la liste des pupilles). Et ensuite nous avons attendu, attendu et encore attendu, et réalisé que finalement le sentiment de maîtrise n’était qu’illusion puisque notre sort dépendait d’autres personnes en d’autres lieux. Nous avons géré cette attente d’une manière différente l’un et l’autre mais globalement nous avons eu une vie plaisante, riche culturellement et socialement autour de nos passions communes. Moi j’ai eu besoin de lire beaucoup et d’accompagner ce temps d’attente d’une longue réflexion. La revue « Accueil » de l’association Enfance et Famille d’Adoption m’a été très utile. Nous avons aussi utilisé des guides pratiques, basiques sur le sujet et édités chaque année. Ensuite sur les conseils d’une maman adoptive rencontrée lors d’une journée conviviale organisé par l’une des association de parents adoptifs, j’ai lu « L’adoption : d’une fracture à la renaissance » d’Anne DECERF. Ce livre très axé psycho m’a permis de toucher du doigt cet aspect de l’adoption qu’est le maternage et a semé une petite graine sur l’importance qu’allait prendre cette thématique plus tard. Car concrètement, la démarche d’adoption, aussi longue qu’elle soit, reste une démarche avant tout technique avec des dossiers à constituer, des entretiens à passer un peu comme une recherche d’emploi ou un concours à réussir, ensuite un cheminement au gré du vent et des rencontres mais on est bien loin d’une grossesse de 9 mois où le couple se replie, du moins je l’imagine, sur ce corps qui se transforme et ce petit qui pousse, déjà tout entier à ce lien physique qui grandit chaque jour et se noue naturellement.
Le fameux coup de fil est arrivé mi mars (après plusieurs faux départs depuis janvier), nous annonçant que nous allions être parents…la semaine suivante ! Nous étions déjà bien éprouvés émotionnellement par les dernières semaines (malgré 10ans d’attente, on n’est pas prêts !), matériellement prêts mais avec des connaissances en matière de puériculture quasi nulles. Nous sommes rentrés dans le vif du sujet, comme nous avons pu, compte tenu des délais et de la masse d’informations à traiter et digérer : ce bébé qui allait arriver, il était évident qu’il allait falloir s’en emparer physiquement très vite, du plus profond de nous même et donc le toucher, le bercer, le caliner, le masser, le porter. Nous nous sommes équipés d’une écharpe, de son manuel de 60 pages et avons fait le grand saut. Il m’est difficile de parler de cette période récente tant elle a été dense, notamment le 1er mois passé à 3 à la maison. A vrai dire tout a été trop vite et les souvenir sont vagues à l’exception d’un sentiment de bonheur intense et d’une plénitude totale.
A la reprise de travail de mon mari, il a été temps de se poser et de se tourner vers un atelier de portage pour obtenir conseil, aide technique mais aussi globalement appréhender l’importance du portage. J’ai choisi les ateliers proposés par Symbioza pour la proximité géographique, j’y suis retournée pour la qualité de la prestation et de la relation nouée. Aujourd’hui Alexandre n’est toujours pas techniquement porté mais nous avons réussi, je pense à nouer ce lien physique. Nous avons tenté des expériences, peu concluante avec l’écharpe et avec un autre type de matériel dont j’ai oublié le nom (NDLR : le sling, puis un porte-bébé asiatique). L’écharpe ne m’a pas convenue (apprentissage des nœuds), quant à l’autre système nous l’avons testé à un moment où Alexandre avait des soucis de régurgitation importants ce n’était donc pas l’idéal et je n’étais pas prête à le porter dans le dos. Finalement l’important n’est pas tant le support technique, qui demeure un moyen, que le maternage en lui-même dans ses différentes réalités. J’ai pu arrêter de travailler et j’ai donc le luxe d’avoir du temps, Alexandre est un bébé porté, caliné, nous faisons du peau à peau, il s’endort sur nous autant que de besoin et nous faisons en sorte de lui proposer un maximum de temps de contact tout en le laissant évoluer et se développer bien sûr. En ce moment, il a besoin de temps de jeu à lui, où il joue seul, nous le laissons faire mais sommes présents pour lui proposer dès qu’il en ressent le besoin un temps d’apaisement à notre contact.
Je ne renonce pas à la recherche d’un moyen de portage qui nous convienne à tous les deux, d’autant qu’il tient maintenant assis et qu’il s’agrippe enfin à nous quand nous l’avons dans les bras. Peut-être que nous sommes prêts l’un et l’autre. Le prochain atelier nous donnera des éléments de réponse. Voilà l’expérience que je souhaitais partager à ce stade de notre parcours, un peu atypique, de jeunes parents.
Lectures :
- revue Accueil d’EFA (enfance et famille d’adoption)
- « L’adoption, d’une fracture à la renaissance » Anne DECERF
- « Naître là-bas, grandir ici » Jean-Vital de MONLEON
- « Le guide de l’adoption » Janice PEYRE
- « L’adoption : du projet à l’enfant » Sophie Le Callennec